jeudi 10 juillet 2008
4. Tombe la neige

Chaque jour de la semaine qui va s'écouler va amplifier l'impression si désagréable de n'être que des singes savants payés en dollars pour convaincre le peuple que tous les artistes du monde veulent rendre hommage à cette ville née du désir mégalo d'un homme.
Et chaque jour, nous tenterons difficilement de prendre nos distances. Nous sommes tous trimballés d'une inauguration à une autre, les bâtiments se suivent, sortent de hall d'exposition, musées à la gloire de ou centre culturel à la gloire de. Du marbre, du marbre, et encore du marbre. Nous sommes tous épuisés, dépassés, et les rangs se resserrent. Les fous-rires nous permettent de rester en vie. Moi-même, la fatigue aidant, je commence à effectuer quelques dérapages culturels. Au centre d'une grande salle d'expo, j'avise une caméra face à moi. Et avec mon plus grand sourire, au milieu d'œuvres contemporaines, je commence à expliquer en français, le plus sérieusement du monde, la recette de la quiche lorraine.
De retour sur l'esplanade où le vent souffle, on nous ordonne de nouveau de peindre. Je m'approche de la porte du local où est entreposé le matériel, et croise des artistes du pays, soumis, qui partent installer leur matériel. Là, je n'en peux plus, et ce cirque commence à me porter sur les nerfs. Je me dirige vers une des accompagnatrices qui donne les ordres, hausse le ton, et dis très sèchement que tout cela est ridicule. Dans la seconde qui suit, tout le monde obtempère, m'obéit sans discuter, je n'en reviens pas. Tous les artistes font demi-tour et viennent travailler à l'intérieur. Je comprendrai plus tard, car on me l'expliquera, que cette culture ex-soviétique a toujours formé les gens à obéir sans discuter. Que personne, jamais, n'oserait élever la voix pour seulement remettre en question un ordre. Et quand j'ai soudainement pris la liberté, moi, de hausser le ton, mes interlocuteurs, instinctivement, en on déduit que si je le faisais, c'est que j'étais très officiellement autorisé à leur donner des ordres. Ainsi était leur mode de pensée. Je fut un peu dépassé par une telle soumission, mais je sauvais une journée de travail, permettant à chacun de s'installer à l'abri du local pour travailler.

Entre artistes étrangers, nous nous rassurons mutuellement, et nous réussissons à faire un peu connaissance avec des personnes hors de la machine. Entre autres, un des serveurs du restaurant de l'hôtel avec qui nous étions allés pique-niquer. Il s'appelle Kairat, il est tout joli, il doit avoir 20 ans, et nous représentons pour lui une bouffée d'oxygène. Nous arrivons de tous les pays du monde, nous semblons libres, et il est heureux de nous voir l'adopter ainsi dans notre groupe. Les jours passent, et je remarque que finalement, ce garçon est assez efféminé. Je suis touché par ce personnage décalé, petit gay aux chemises cintrées perdu au milieu des steppes. Mais tout le monde, de force, garde ses distances, et lors du pique nique, les conversations restent assez lisses. La situation est si délicate, nous sommes des "invités internationaux" et lui un serveur de l'hôtel, nous passons nos journées à être trimballés, et de toutes manières, la conversation est rendue presque impossible par la barrière de la langue.
Quant à mon garde du corps, Dias, il me parlera de la chanson française qu'il aime temps. Et commence à me fredonner "Tombe la neige..." avec un fort accent. Ensuite, il enchaînera avec "Et si tu n'existais pas...". Il connait les paroles par cœur, c'est absolument irréel.

Vendredi matin, je tente de retrouver Kairat dans l'hôtel. Je veux prendre quelques photos de lui. Je réussi à me faire comprendre, et il semble en être très heureux et très fier.
Puis notre bus nous amène à une exposition très officielle, durant laquelle le président devra venir nous saluer. Enfin il viendra pour que nous puissions le saluer, plutôt. En arrivant devant le bâtiment encerclé par la sécurité, nous découvrons une dizaine d'hommes qui frottent les pavés du trottoir avec des brosses. Le car est garé devant le perron, et on nous explique la chose suivante: nous avons le choix. Et avant même de savoir de quoi il retourne, nous sommes étonnés, on va nous laisser un choix. Soit nous entrons dans le bâtiment et attendons quelques heures l'éventuelle visite officielle, soit nous restons à l'extérieur avec notre matériel (qu'aucun n'a apporté par ailleurs) à faire semblant de peindre "Just pretend!". Le temps de comprendre, le bus s'éloigne, nous laissant découvrir de l'autre côté de la rue un trentaine de peintres avec leurs chevalets, en plein soleil dans ce quartier désert, et faisant semblant de peindre. La situation est ubuesque, et l'artiste anglaise s'étouffe dans un rire nerveux. Nous sommes tous très habillés, les filles sont en robe, je porte ce costume Lacroix qui fait sensation ("so french"), et nous décidons donc d'aller attendre à l'intérieur.
Dans le hall de marbre, les femmes de ménage s'activent et astiquent les moindres détails. La plupart portent des chaussons de chirurgien afin de ne pas faire de trace. Nous traversons le hall en nous dirigeant vers l'escalier principal. Dès la première marche, j'entends un bruit de verre cassé à mes pieds. Mes lunettes de soleil seraient-elles tombées? Je constate que le fer sous ma semelle a buté sur la tranche de la première marche, et que d'un coup sec, j'ai très largement cassé la marche de marbre. Nous nous regardons, et, discrètement, continuons notre ascension. Nous attendrons deux heures. Puis l'organisatrice nous explique qu'elle ne nous retient pas, que le président passera peut-être vers 13h00, mais qu'elle ne veut pas nous forcer à rester. Certains s'éclipsent, et l'Indien Apache qui portait pour l'occasion son costume traditionnel et moi-même promettons d'être de retour pour 13h00. Nous devinons que notre interlocutrice est elle-même épuisée, déçue, et qu'elle ne fait qu'obéir aux ordres depuis le début.
Et me voilà ainsi, en pingouin très "Mode de Paris", avec mon Apache, à arpenter les rues désertes. Image surréaliste...
Quand nous reviendrons, nous attendrons encore, jusqu'à ce qu'un signal soit donné: "il est reparti". Le Président était dans le coin, mais n'est pas passé par notre salle. Nous repartons donc.

Samedi soir, une fête de fin de séjour est donnée. Une centaine de personnes est là, et je me retrouve à faire la tournée des tables et à devoir lever mon verre à chaque fois. Je fais connaissance, enfin, vraiment, avec quelques artistes du pays, nous rions et nous racontons plein d'histoires dans toutes les langues. Finalement, nous réussissons toujours à nous comprendre. Je suis invité à danser par une femme qui mesure 1,40m de haut... et de large. Elle dépasse à peine de derrière le dossier de mon fauteuil. Je me lève, elle me sourit de toutes ses dents en or, et passera les 5 minutes de cette longue chanson à me pousser à coups de poitrine dans le ventre. Je dois reculer à chaque fois, c'est une véritable attaque en règle, elle se colle et se frotte à moi, et la salle assiste au spectacle en riant aux éclats. C'est aussi ce soir là que la jeune anglaise sera portée par un Kazakh comme un sac de grain parce-qu'elle refusait de danser avec lui. Pour ce genre d'image là, je ne regrette pas une seule seconde d'être venu jusqu'ici pour vivre cette semaine infernale.
Quelques 20 vodkas plus tard, "Go to the bus".
Tard dans la nuit, dans le bus, nous sommes tous totalement épuisés, saoulés, déconnectés de la réalité. Nous avons passé la nuit à danser sur une variété d'un autre âge, à rire et partager des moments incroyables sans avoir plus de trois mots de vocabulaire commun. L'alcool devait y être pour quelque chose, probablement. Mais c'est aussi ce soir là que toute la pression a été relâchée, et que finalement, nous avons trouvé un sens à ce voyage.
Pour la première fois, nous croyons connaître le programme du lendemain. Dimanche, nous aurons du temps de libre, et l'après-midi, une dernière fois, "Go to the bus!", nous nous rendrons dans un endroit encore inconnu de nous pour l'inauguration de l'exposition de tous nos travaux. Et pour le coup, présentations très officielles annoncées. En fin de journée, nous rentrerons et chacun commencera à faire ses valises. C'est ainsi que s'annonce notre dernière journée à Boudumonde. Une journée enfin normale.
Enfin ça, c'est ce que nous croyions. La vérité fut très différente...
3. The Great Escape

Mardi matin, après le petit déjeuner (où j'évite soigneusement le lait de jument fermenté), retentit ce qui deviendra une sorte de plaisanterie entre nous, le cri "Go to the bus!". Nous ignorons tout du programme et sommes donc malléables à merci. Nous n'avons pas encore tout réalisé de la manière dont nous seront manipulés, et tous les "international artists" -comme ils nous appellent ici- obtempèrent. En montant, nous comprenons que nous aurions du prendre le matériel qui nous a été fourni : des tubes de peinture, des pinceaux, des crayons. Demi-tour vers nos maisons de bois donc. Notre organisatrice nous fait aussi remarquer que nous ne portons pas les tee-shirts, et que nous devrions "very important!". A nos têtes, elle ne nous fera plus jamais la remarque.
Je note qu'en ce qui concerne la peinture acrylique, sur une quinzaine de tubes, sept sont de la peinture or, argent, cuivre. Inutilisable donc. Je remarque aussi que nous n'avons pas d'acrylique blanche et le signale. Plus tard, on nous apportera du blanc, mais aussi du blanc fluorescent et du blanc irisé. Le goût du pays pour les choses qui brillent et qui scintille... Dans le bus, nous partageons nos impressions, restons sur nos gardes, et nous nous demandons comment nous allons bien pouvoir travailler.
En arrivant sur l'esplanade, nous récupérons des chevalets, des petits parasols assez ridicules et décalés avec des palmiers imprimés. "You sit here and paint!". Devant nos têtes effarées, notre organisatrice répète "You sit here, anywhere you want on this boulevard, and you paint!". Mais c'est notre premier jour de travail, et, nous obéissons. Nous sommes totalement coincés... Je me choisi donc un emplacement à l'ombre des toilettes publiques, au centre de la place. Je n'ai en revanche pas encore choisi de sujet, mais je sais déjà que je vais faire au plus simple. Nous sommes censés avoir réalisé deux toiles en une semaine, et je vais donc faire le service minimum. C'est une déception pour moi comme pour les autres, pas mal de frustration aussi. "Enfin bon..."
Nous ignorons jusqu'à quelle heure nous serons bloqués sur cette place. Alors, à l'aveugle, chacun tente de trouver une solution, une idée, enfin de quoi s'occuper.
J'aurais bien fait un peu d'aquarelle, mais nous comprenons que ce qu'il veulent, ce sont des tableaux, des vrais, sur toile, et basta. Des trucs à encadrer...
En fin de journée, nous rangeons tout et ("Go to the bus") nous pensons retourner à l'hôtel. Mais non. Nous découvrons une destination charmante, une sorte de festival folklorique sous les arbres. Nous sommes heureux de voir enfin des gens, des vrais, qui bougent, qui chantent, qui mangent. Il y a donc des habitants dans cette ville! Et certains sont très beaux et souriants. Nous commençons à respirer un peu. Chacun alors reprend un peu de liberté, nous formons de petits groupes, certains s'isolent, ralentissent le pas, profitent de l'endroit et du spectacle.

Mais un cri retentit: "Come! Come!". Grande réunion de toute l'équipe: notre accompagnatrice nous explique très sérieusement que nous avons quartier libre. C'est absurde. Je repars donc, il y a des aigles et des lutteurs, des chanteurs et des toques de fourrure. La lumière est douce et les ombres s'allongent. Derrière moi, il y a ce jeune homme au visage figé, qui fait partie des accompagnateurs. Il me suivra, toujours à quelques pas derrière moi. J'ai envie d'accélérer, de le semer, mais c'est impossible. Difficile de faire la différence entre la probable envie de sa part de faire connaissance avec moi, celle d'être à ma disposition, et ce vague sentiment d'être toujours surveillé. Je tente de créer le contact.
"-What's your name?
- Yes.
- Euh... Your name? What's your name?
- Yes.
- How do you spell it?
- D, I, A, S.
- Ohh, ok. Dias."

C'est aussi là que j'ai aperçu pour la première fois ce petit groupe en costume traditionnel. Ils sont infiniment beaux et gracieux. Les femmes sourient, et l'homme, au visage impassible, est immense. Il ne semble jamais cligner des yeux, pas un sourcil de bouge, il n'esquisse pas un sourire, un véritable masque. Quand il me fera signe d'approcher pour poser avec eux, ce sera juste un très court signe de la main droite qu'il m'adressera, en silence, sans même bouger le bras. Juste la main, posée sur la ceinture, qui bougera à peine. Je suis à peine de la taille des femmes, et lui, donc, me dépasse d'une bonne tête. Le groupe se prête à quelques photos, je suis sidéré par leur beauté, et surtout très intimidé.

C'est ce soir là que nous avons mis au point un premier plan d'évasion. Avec les deux Autrichiens, un employé de l'hôtel et une amie à lui tout droit arrivée de Sibérie, nous nous échappons, trouvons une sorte de supermarché où nous achèterons des bouteilles, du pain et des olives. Plus tard, nous retournerons au parc où un pique-nique improvisé nous donnera enfin le sentiment d'être libre. Le stress de ces deux premières journées retombe un peu. Puis retour à l'hôtel.

Le lendemain, mercredi, même cirque. Retour sur l'esplanade, nous peignons, inauguration des festivités prévues en fin d'après-midi. Ils ont installé la sono, et nous peindrons avec les oreilles défoncées par la variété Boudumonde mêlée à quelques versions orchestrales de chansons françaises, "Ne me quitte pas" ou "Les parapluies de Cherbourg". Nous sommes donc une attraction touristique, rien de plus. Ils ont du vouloir reconstituer une sorte de Montmartre, un truc dans le genre. Depuis que je suis arrivé, je pense souvent que je vais me réveiller, mais non. Des employés repeignent les bancs, les poubelles et les pots de fleurs, en prévision d'une probable visite officielle.
Le ciel est d'un bleu parfait, il fait chaud. La ville semble morte, et toujours désespérément vide.

En une minute, le vent se lève, le temps tourne, et voilà que tout notre matériel s'envole. La tempête durera 5 minutes à peine, juste assez pour envoyer mon parasol et mes chaises à 50 mètres de là, je tiens le chevalet et les toiles, retenant d'un pied mon sac qui s'éloigne tout seul. Mon mélange acrylique-gouache prend l'eau, et dans la tempête, je vois mon travail qui dégouline lentement sur la toile. Je cours vers le local qui nous a été attribué, je suis trempé, et mes toiles se sont imprimées sur ma chemise. En ressortant, je vais récupérer sur les pelouses mes chaises et le parasol. Je réalise que la musique s'est arrêtée: dans les enceintes, la voix de notre accompagnatrice, un discours incompréhensible. Je mets ma main en visière sur les yeux tant la pluie battante est forte, et découvre, au milieu de la place, qu'elle est là, devant les télés, lançant très officiellement l'événement. Elle me voit arriver, dégoulinant, sale, épuisé, et me fait signe de m'approcher. Sans l'avoir voulu, je me retrouve devant le micro, avec les caméras et les appareils photos, et toujours dans la tempête, je remercie chaleureusement les organisateurs et la mairie, je fais part de mon enthousiasme pour un tel projet et je conclue par un très ambigüe "I won't forget it, ever".

A partir de ce moment, les artistes étrangers dont je fais partie font un pacte: le premier qui identifiera une façon de s'enfuir en fera part aux autres. Si l'un d'entre nous comprend quelque chose au programme et décèle une faille, il devra partager l'info qui permettra de ne pas être ainsi manipulés. Car l'ignorance du programme dans laquelle on nous tient, la différence entre ce qui était prévu et ce qui se passe, nous transforme contre notre volonté en une sorte d'attraction touristique au service du discours politique local. Il va donc falloir la jouer fine pour à la fois respecter le contrat sans pour autant être aussi utilisés. La principale difficulté est toujours présente: nous ne parlons pas la langue, sommes incapables de lire un panneau, notre hôtel est perdu dans la steppe à l'extérieur de la ville, et prendre un taxi se révèle être un exploit. Nous entendons régulièrement parler de visites officielles du Maire, du 1er ministre ou du Président. Nous sommes donc toujours tenus par un programme qui nous échappe.
Le temps se couvre sur Boudumonde, et la révolte gronde.
mercredi 9 juillet 2008
2. Go to the bus!

Je suis debout depuis 24 heures, mais le voyage et le décalage horaire me demandent d'attaquer une seconde journée. Nous sommes en fin de matinée, et nous allons devoir tous nous retrouver dans le bus. Nous commencons à faire connaissance, je discute avec certains d'entre eux autour d'un café en poudre. Je partagerai donc l'Indian House (le nom vient de la déco affolante) avec notre Apache de la semaine et un jeune autrichien. Avant de sortir, je regarde le salon de la petite maison. Je ne sais pas pourquoi, mais, comme poussé par un sixième sens, j'appuie sur l'interrupteur à côté de la porte: au dessus du plafond, deux coupes de métal se mettent soudain à vrombrir, soufflant sur des petits bouts de tissus éclairés par les ampoules. J'éclate de rire et rejoins le groupe. "Go to the bus! Go to the bus!"

Nous nous rendons dans une sorte de jardin au milieu duquel se trouve une colline artificielle. Là, nous apercevrons le président du Boudumonde faire un discours devant une foule en liesse. Flonflons, montée d'escalier, ballons et levé des couleurs, une sorte de chose très nationale qui nous met nous, européens, assez mal à l'aise. Un appel à notre attention: "Go to the bus!" nous fait quitter le lieu. Nous remontons dans notre bus pour découvrir une première fois la ville dans laquelle nous allons vivre une semaine. Et là, le choc est grand.

Un délire mégalo, accumulant tous les clichés de la ville "vitrine" toute neuve. Une nouvelle ville sans âme, vide, aux immeubles souvent inachevés mais déjà trop clinquants, trop sophistiqués, et une esplanade immense, à perte de vue. Tout au bout, le Palais présidentiel. Et, de partout, des bâtiments en construction, perdus au milieu de nulle part, des centaines de milliers d'appartements vides, des buildings inutiles, du marbre, des miroirs, et un mauvais goût monstrueux doublé d'une fabrication douteuse. Les colonnes antiques sont des plaques de plastiques courbées de force et tenues par des rivets. Aucun joint n'est correct, aucune porte ne ferme correctement, les plaques sont disjointes, tout cela ne tiendra pas encore dix ans. Et tout cela est vide, vide, désespérément vide.
Un malaise général s'empare du groupe. Nous comprenons, en observant la ville elle-même, que nous n'aurons pas quartier libre. Et cela se confirme. On nous a acheté des chevalets en bois, de petites toiles et des parasols. Ce que l'on attend de nous devient soudainement plus clair: vous vous installez où vous voulez sur la place, vous peignez de 10h00 à 18h00, et parfois l'équipe de la mairie viendra bien vérifier que vous êtes là.
Je viens de faire un raccourci: en effet, nous aurons eu besoin des 24 heures suivantes pour vraiment le comprendre et encaisser le coup. Mais déjà là, lors de cette première visite, nous avions tous compris une chose: il était impossible de représenter les chantiers, les défauts, les façades inachevées, les bâches. Non. Ce que voulait la République du Boudumonde, c'était des peintures à sa gloire, et à la beauté de la capitale la plus laide que j'ai pu voir.
"There is no soul" murmure la jeune anglaise à côté de moi. "Then I will paint the flowers" ajoute l'Autrichienne. Et j'ajoute: "I will do something about the sky".

Alors voici le piège qui tout doucement se referme. Mais pour l'instant, rien de trop terrible, et nous ne réalisons pas encore que le plus désagréable reste à venir. Nous aurons du temps de libre, et quand nous aurons fini nos toiles, nous projettons déjà d'aller nous ballader dans ce qui ressemble à la "vieille ville". Tout est relatif: la vieille ville ici ressemble à nos villes nouvelles, et c'est malgré tout presque rassurant. En attendant, personne, rien, pas un commerce réel avec des gens qui vivent, pas un bar, pas un marché, rien. Juste des immeubles aussi tape-à-l'oeil qu'irréels. Car ce n'est pas une ville, c'est un décor.
"Go to the bus!" retenti encore. Et pourquoi, je l'ignore, mais cet ordre commence à m'être désagréable.

Le soir, un repas de fête nous attend. Nous dînons dehors, devant l'hôtel, avec les artistes du pays. Tout commence par du lait de jument fermenté, avec les fameux petits machins gris qui flottent à la surface, comme autant de miettes de pain complet. Mais ce n'est pas du pain, et je ne préfère pas savoir. Prudemment, je commence par sentir la chose: rien. Aucune odeur, même pas celle du lait. Je suis rassuré, cela n'est donc pas si horrible que ça. Aucune odeur, donc aucun goût. A la première gorgée, je me retiens de tout recracher sur la table, car la surprise est grande. Ma voisine en fait autant, et nous voici à éclater de rire. Nous sommes tous épuisés, aucun d'entre nous n'a vraiment dormi depuis la veille, et nous commençons à comprendre qu'il va falloir se serrer les coudes. Je retrouve un peu de forces en mangeant du saucisson de cheval, aussi gras que fin, cela fait penser au confit de canard. En fait, du confit de cheval. Et puis le plov me regarde avec ses yeux gras, et je cède.
Les heures qui suivront seront consacrées à porter des toasts. Un premier discours, puis un second. Une troisième personne se lève et porte un autre toast. A chaque fois, nous buvons. Puis un quatrième, un cinquième,, et les quelques soixante convives lèveront leur verre à tour de rôle, certains le levant plusieurs fois, à son voisin de table, à un ami, à la chance qui nous réuni, aux échanges culturels, à la musique, à l'art et à la peinture, puis à un autre ami...
Vers 23h00, nous dansons en rond en tournant autour de nos verres de vodkas posés au sol. Comme tous les autres étrangers, je suis épuisé. Quand certains décident de continuer la fête dans un des pavillons, je retourne dans le mien et m'effondre.
Ainsi se passa la première journée.
1. Welcome.

A Paris, je vois Poulé à travers les vitres. Il a sa tête des petits jours, il est un peu inquiet pour moi. J'ai trois avions différents à l'aller. De plus, la destination finale est sérieusement inhabituelle. Je ne pars ni à Moscou, ni à Hong-Kong ou même à Sidney: Boudumonde porte bien son nom, et la façon d'y arriver semble un peu hasardeuse. J'enregistre mon bagage, puis m'éloigne en direction de la porte d'embarquement. J'ai une heure d'attente. Là, je sors le petit cadeau qu'il a glissé dans mon sac. En écho à l'animation que j'avais réalisée avant de partir, il a choisi une petite boite carrée et plate. A l'intérieur, je découvre une tour Eiffel en chocolat. Je suis horriblement ému, je mets mes lunettes de soleil histoire de sauver les apparences, et dans un gros soupir j'embarque pour mon premier vol à destination de Francfort.
De Francfort, je m'envole pour Hannovre. Au moment d'embarquer dans le long courrier, le policier prend mon passeport, fronce les sourcils, me regarde d'un œil interrogateur et me dit "French?". J'acquiesce. Il regarde à nouveau mon passeport, j'attends. Silence. Il a toujours mon passeport entre les mains et l'examine sous toutes les coutures. Il reprend: "You are the first french I see on this flight". Sur le moment je ne comprends pas. Il ajoute: "And maybe the last". Il me tend alors mon passeport en souriant: "But that's ok". J'embarque.

Deux changements et pas mal d'heures plus tard, je débarque à Boudumonde. Les douaniers et autres policiers ressemblent aux officiers des dictatures, avec des képis immenses et des épaulettes dorées. Celui auquel je présente mon passeport commence à me parler, je ne comprends rien, il semble y avoir un problème. Il ne parle pas un mot d'anglais, nous restons face à face, rien ne se passe, cela fait déjà plus d'une heure que nous avons débarqué et le décalage horaire commence à me fatiguer un peu. Ne comprenant toujours rien à ce qu'il attend de moi, en dernier recours, j'ai soudain l'idée de sortir de mon sac la lettre officielle d'invitation: un courrier dégoulinant d'armoiries de la capitale et du pays, à mon attention, et signé du Maire de la ville. Il est surpris, lève un sourcil, me regarde et me laisse passer dans la seconde. Pari réussi: dans ce genre de pays, ce type de lettre est un véritable passe-droit.
Evidemment, je sors le dernier, et quand j'arrive au niveau du tapis roulant, il n'y a plus aucun bagage, même pas le mien. Je dois alors le signaler, on me pose des questions et l'on me dit dans un anglais exotique de ne pas m'inquiéter...
A la sortie, personne ne m'attend, contrairement à ce qui était prévu. Je suis épuisé, j'en ai marre, je n'ai pas dormi de la nuit. Je me dirige vers une banque d'accueil, et je demande à la jeune fille de faire un appel en annonçant mon nom, histoire de prévenir que je suis dans l'aéroport, au cas où. Je lui dit de préciser dans le message que j'arrive de Paris, cela peut rendre l'annonce plus intelligible car je la soupçonne de ne pas être capable de prononcer mon nom correctement. "You are not arriving from Paris". Je la regarde, étonné. "There is no flight from Paris here". Je confirme, mais je lui dit que j'arrive de Paris quand même, et que c'est le message à faire passer. "Where do you come from? It's not from Paris, it's impossible". Je lui dit alors que je suis passé effectivement par Francfort et Hannovre, mais que cela n'est pas important, qu'ici on attend quelqu'un qui arrive de France. La situation est ridicule. Très agacée, elle cède et fait passer l'annonce. Une minute plus tard, je suis rejoint par mon hôte, qui m'attendait ailleurs, pensant que j'arrivais d'Autriche. Une femme au visage rond et au sac à fleurs mauves marqué d'un énorme "Prada" sur le côté. Elle m'emmène vers deux autres invités fraîchement arrivés d'Autriche.
Finalement, nous attendrons ensemble une heure devant l'aéroport l'arrivée d'un autre participant, un Indien d'Amérique. Là, sur le parking, la musique diffusée est une compilation de chansons à la gloire de la ville et du pays.

L'hôtel où nous logerons est à l'écart de la ville. Il s'agit de maisons en rondins de bois, décorées de façon relativement luxueuse mais dans un goût assez... particulier. Nos propres restaurants chinois, en France, n'osent pas le quart de ce que je découvre. Dans le bâtiment principal, des dizaines de loups empaillés, de peaux d'ours ou de lynx, des trophées, un véritable cimetière. Une pensée pour certaines races protégées?... Dans la salle de billard, le propriétaire expose des photos de lui en tenue militaire, prises lors de chasses. Six cadavres de loups alignés dans des flaques de sang, et lui, allongé sur ce matelas macabre, un fusil à la main. Lui encore, agenouillé dans la neige, soulevant avec peine la tête énorme d'un animal au museau explosé.

Nous nous retrouvons autour d'une table : la femme qui nous accueille veut régler tout de suite les questions financières, et procède au remboursement de nos billets d'avions et visas, ainsi qu'au règlement de la semaine à venir. Elle sort des liasses de billets de 100 dollars flambant neufs, et fait la distribution. Je n'en reviens pas, moi qui ai apporté un Relevé d'Identité Bancaire.
De la même manière, elle distribue à chacun un tee-shirt au logo de l'événement dans le cadre duquel nous sommes invités et une casquette assortie. Moi j'interprète cela comme une sorte de petit cadeau de bienvenue, et me réjouis d'avoir enfin une casquette. Mais les choses semblent s'annoncer autrement, puisqu'elle précise que nous devrons les porter tous les jours. Je ne comprends pas trop. Nous sommes censés être invités en résidence, découvrir la ville et réaliser chacun un travail artistique sur le sujet. Un flou vaguement inquiétant commence à flotter sur le programme et sur les intentions des organisateurs. Naïvement, je mets ça sur le compte de ma propre fatigue et de la barrière de la langue.
Je rejoins ma chambre, découvre une déco hallucinante de drapés transparents et de fleurs pailletées. Ma valise perdue, je ne peut pas me changer. Je tente de trouver un endroit où ranger tout cet argent et réalise que nous n'avons aucune clef.
Un américain invité dira "No, it's not the end of the world! But we can see it from here."
Welcome to Boudumonde, où dès les premières heures, tout semble déjà très limite...
mardi 8 juillet 2008
Dédicace.

Just for Pierre:
"Salem! Je m'appelle Youri et je travaille dans un petit cirque ambulant".
La cause de l'alcoolisme

Quand je me suis approché de ce jeune homme (parce que, de façon sèche et discrète il m'avait fait signe de m'approcher), j'ai cru un instant que le terrain descendait légèrement. Mes jambes tentèrent d'obéir au cerveau qui se trompait: le temps d'une seconde, j'ai un peu perdu l'équilibre. Car finalement, le sol était totalement plat et ne descendait absolument pas. Je n'avais pas réalisé que j'arriverai à peine à l'épaule du garçon.
Lui, le visage totalement impassible. Pas un sourire, pas le moindre haussement de sourcil, rien. Juste ce regard intérieur et profond. Et moi, à côté, avec mes 1,83m, véritable nabot totalement intimidé par l'animal.
Je me suis contenté de poser pour la photo, sans bouger, mesurant le ridicule de la situation, et n'osant absolument pas le regarder dans les yeux. Je suis reparti un peu tremblant.
Après, j'ai bu de la vodka pour me remettre.
Go to the bus !

Je reviens de la planète Mars.
J'ai bu des litres de vodka en portant des toasts à la santé d'une dictature. J'ai vu une frêle et pâle anglaise décoller du sol, portée comme un sac par un Kazakh qui voulait absolument danser avec elle. J'ai parlé plus d'une heure avec un Russe qui ne parlait que le Russe et moi que l'anglais. Je me suis perdu dans les rues désertes avec un Apache en costume traditionnel (et moi en costume Lacroix). J'ai mangé du cheval sous toutes ses formes. J'ai expliqué devant une caméra, au centre d'une pyramide, la recette de la quiche Lorraine. J'ai souri quand on m'a dit dans un anglais très approximatif "I love French singers like Jo Dassin and Salvatore Adamo". J'ai eu droit à une accolade d'adieu par un garçon qui arrivait de Sibérie, dont le geste amical se transforma soudain en une déclaration d'amour.
Enfin, épuisé, de retour, je vais devoir aujourd'hui tenter de remettre de l'ordre dans tout ça. Et serai plus bavard sur le sujet très prochainement.
"Si tu bois sans porter un toast, tu bois seul."
lundi 7 juillet 2008
Absent mais pas trop.

Allez hop, il est grand temps que la vie reprenne son cours.
Aujourd'hui, si Dieu le veut, je rentre à la maison.
dimanche 6 juillet 2008
Absent mais pas trop.
Pour moi, le plus grand supplice serait d'être seul en paradis.
(Goethe)

samedi 5 juillet 2008
Absent mais pas trop.
La chance est un hasard, le bonheur une vocation.
(Alexandru Vlahuta)
