jeudi 17 juillet 2008
FIn de journée.

A la sortie de mon rendez-vous, ce matin, juste devant mon nez, il y avait ça. Alors j'ai pris la photo.
Alors ça me fout la trouille, rien n'est fait, rien n'est gagné, mais si ça se trouve, hein, on ne sait jamais...
Non, je ne dois pas commencer à y penser maintenant, sinon je vais devenir dingue. Parce que pour le coup, ce ne serait pas un "voyage". Non, ce serait bien plus. Et là, je ne la ramène pas trop. Advienne que pourra.
On n'est pas sérieux quand on a 39 ans

"-J'entends des petits bruits. Je t'assure. Ça fait "tic, tic..." Je suis certain que ça continue à fuir."
Tous les soirs, depuis le lit, j'observe le plafond totalement explosé. C'est assez impressionnant de voir les poutres, les tuyauteries, le plâtre qui tombe, et je prie pour que la baignoire du voisin, juste au dessus de nos têtes, ne traverse pas le plafond pour définitivement nous décapiter. Et j'entends "tic, tic", mais je n'arrive pas à situer précisément le bruit.
Il y a quelque chose qui me préoccupe en ce moment. Et ce n'est pas l'état de notre chambre. C'est cette idée qu'a eu Poulé de m'envoyer encore à d'autres bouts du monde pour vivre ma vie d'artiste. Car d'accord, c'est bien tentant tout ça, les résidences, les voyages, les ateliers,... Mais si je pars trois mois, six mois ou un an, cela signifie que je vais devoir abandonner la plupart des mes actuels clients, les perdre, et donc arrêter mon activité d'illustrateur. Pour une fois que ma vie professionnelle se stabilisait et me donnait (de façon relative) satisfaction, j'hésite un peu à l'idée de tout planter pour, de plus, assumer une "vie d'artiste" à laquelle je ne me sens pas vraiment prêt. On n'est jamais prêt, je sais. Alors disons que la vie de bohème m'est un poil plus difficile à envisager aujourd'hui qu'il y a vingt ans. Et que personne ne fasse celui ou celle qui estime que c'est la même chose, que l'âge n'est pas un critère, blablabla. On n'est pas sérieux quand on a 39 ans et du tilleul vert dans sa tasse.
Je viens de regarder la photo choisie pour illustrer ce post, et franchement, comme photo de vacances, j'aurais pu faire mieux. De plus, j'ignore totalement comment je peux faire un lien entre ce que j'écris et cette image. Peu importe.
Hier soir, Monsieur Poulé jouait avec Raoul. A la nuit tombée, exciter un chat donne toujours un résultat plus important qu'on le souhaiterait. Alors Raoul, qui a besoin de se dépenser, ne contient pas son excitation et tente de bouffer du poulé. Et Monsieur Poulé, lui, ne sait pas comment ramener le chat à la raison, alors il l'engueule, le chat s'excite encore plus, et soudain, Monsieur Poulé lâche "Attention, hein? Sinon c'est la salle de bain!". Un ange passe, médusé. Moi je ne passe pas, mais je suis médusé itou. "Ca veut dire quoi, sinon c'est la salle de bain? "
Un centième de seconde de silence. J'insite:
"- Ça veut dire quoi? Tu l'as enfermé dans la salle de bain quand je n'étais pas là?"
- Oui, et ça l'a calmé, je peux t'dire."
Vous imaginez la suite, les pleurs, le chat dans mes bras, moi menaçant de partir chez ma mère avec l'enfant, et le juge pour chat, et ma valise, et Poulé me disant qu'il ne recommencerait plus, "Comment puis-je te croire encore?", etc. Donc vous imaginez la suite, et vous vous trompez. J'ai juste enfermé Poulé dans la salle de bain pour lui faire voir ce que ça faisait.
Alors comment voulez-vous que je parte faire l'artiste et que je laisse Raoul entre les serres de ce poulé? Non, c'est plus sage, je vais rester à la maison. Enfin pas ce matin, j'ai un rendez-vous, et je vais tenter de poser les premiers jalons pour un éventuel prochain voyage.
En attendant que je rentre, je vous laisse avec la programmation musicale du jour. Un duo Michel Legrand - Nana Mouskouri. Parce que ça me met le cœur à l'ouvrage.
mercredi 16 juillet 2008
Tap tap tap

L'artiste autrichienne me racontait qu'il y a une vingtaine d'années, elle s'était rendue en Papouasie-Nouvelle Guinée. Là, avec un petit groupe, ils avaient marché dans la forêt, ils étaient partis "à l'aventure" jusqu'à rencontrer une tribu isolée. Ces gens n'avaient jamais vu de blancs. Elle me parla de l'émotion et de ce sentiment de vivre quelque chose d'exceptionnel. A son retour, lors d'un repas entre amis, elle raconta ce voyage et cette rencontre inoubliable. Un ami enchaina: "Ah, à moi aussi, il m'est arrivé un truc incroyable: l'autre jour, dans un supermarché,..." et tout le monde lui prêta la même attention. Elle se tût. Les voyages ne se racontent pas.
Poulé est fatigué. Je le sens nerveux, tendu, pas trop là. Et pourtant adorable, comme à son habitude. Je ne peux pas y faire grand chose, à part lui rappeler que nous partons bientôt en vacances. Pas longtemps, pas bien loin, mais nous allons prendre l'air et cela suffira pour recharger les batteries. Moi-même, j'accuse le coup de la semaine passée au Boudumonde, et bien que mon retour ne soit plus vraiment récent, j'ai encore un peu du mal à reprendre un rythme normal. Je me sens un peu décalé, pas vraiment là non plus. J'ai encore des milliers de choses à raconter, mais à quoi bon? Elles commencent à ennuyer mon entourage, et moi-même j'en perds un peu le sens. Elles disparaitront et ce n'est pas bien grave.
J'avais oublié le rôle pratique de ce blog, celui de mettre mes neurones en route pour la journée. Ici, je tapote sur le clavier devant mon café, tap tap tap, sans trop me poser de questions, et je laisse aller. Pour moi-même. Rien de précis à raconter, je laisse tourner la machine à vide.
dimanche 13 juillet 2008
Uma2rman
Je suis certain que vous aussi, vous vous faites la remarque régulièrement: on ne s'intéresse pas assez à la variété Russe. Non? Si, vous vous le dites souvent, j'en suis certain.
Et là-bas, à Boudumonde, un soir dans un petit restaurant populaire, une jeune femme assise en face de moi m'a tendu un petit casque audio. Il y avait le bruit du restaurant, l'effet de la vodka, la viande grillée, et puis voilà, j'ai eu un drôle de truc dans les oreilles. De la variétoche pas désagréable, avec Patricia Kaas, mais surtout avec ce Russe qui chante comme un brésilien. Voilà, c'était un drôle de moment, et le groupe s'appelle Uma2rman.
vendredi 11 juillet 2008
Pause.

Oui j'ai ramené des cadeaux idiots et alors?
Poulé et moi nous sommes croisés. Je revenais de Boudumonde et lui partait le lendemain en Ecosse. C'est moins loin mais le résultat est le même: le chat n'a actuellement qu'un papa, et ça, c'est pas bon pour son équilibre. Tous les pédopsychiatres vous le diront: il faut deux papas pour qu'un chat soit bien dans sa peau de chat.
Enfin j'en ai profité pour ne pas faire grand chose à vrai dire: un saut à la banque, une lessive, et pas mal de temps passé à mettre par écrit mes aventures récentes au pays du lait de jument fermenté.
Demain soir, puisqu'il faut assumer le grand écart, j'emmène Poulé au Lido. Je sais, je l'ai déjà dit. C'est moi qui l'invite. Je ne sais pas pourquoi ça m'a pris.
Et puis je vais tenter de moins écrire ici. Si c'est vrai. Là, j'ai des trucs à faire, je ne les fais pas, et ce n'est pas bien du tout. Enfin je dis ça, je me connais. Demain, hop hop trois lignes ou quatre. Et puis deux jours après une animation. Et hop ça recommence. Mais non. Non. Je vais tenter de lever le pied.
Les parapluies de Cherbourg

Aujourd'hui, il y a plein de choses qui remontent à la surface. Comme si j'avais échappé à un danger dont je ne prends conscience que maintenant.
Quel sentiment étrange de n'avoir pu, à aucun moment, quitter le chemin qui nous avait été préparé. Nous savions que le moindre de nos mouvements, s'il ressemblait à un refus, pouvait mettre nos interlocuteurs dans une situation difficile. Car nos interlocuteurs répétaient les ordres, obéissaient à des gens qui obéissaient eux-même à d'autres plus puissants encore. Et nous, ne ne pouvions décemment pas nous la jouer petits voyageurs indépendants et légers. Par simple respect humain pour le dernier maillon de la chaîne qui nous faisait face, qui n'avait jamais eu le choix, nous montions dans le bus. Il y avait la fatigue nerveuse, la nécessité de faire face à ces programmes incohérents et à ces situations absurdes. Il fallait garder le rythme, garder la tête hors de l'eau, monter dans le bus, courir sous une pluie battante ou tenter de trouver un espace à l'ombre... Serait-ce donc de cette manière si simple que s'installent les dictatures?
Les artistes invités, malgré leur indépendance, leur envie d'être créatif et leur talent, en une semaine, n'ont pas eu d'autre choix que d'obéir au pouvoir. Que reste-t-il alors de ce que nous avions cru totalement inaliénable? Qu'avons nous fait de notre pensée, de nos cultures, de nos envies? Tous ces artistes du monde entier ont vécu, de façon violente, la démonstration de leur fragilité et de leur dépendance. Aucun d'entre nous n'a été libre, et dessiner ou peindre était devenu un acte politique, contre notre gré, de force, et nous nous sommes exécutés. Sans sortie possible. J'étais venu réaliser des portraits, rencontrer des gens de la rue. J'ai finalement représenté, par deux fois, le dôme du palais présidentiel. Et comme tous les autres, j'étais là, au milieu de l'esplanade, avec mon petit parasol et mon chevalet.
Evidemment, ce n'était qu'une semaine, les conditions étaient confortables, et chacun avait son billet-retour. Mais c'est justement cela qui donne la mesure effrayante de la situation des artistes et intellectuels locaux. Car en une seule semaine, les artistes invités venus des USA, d'Inde, d'Angleterre, d'Autriche ou d'ailleurs, se sont retrouvés à genoux. Au niveau zéro de la création.

7. "Forget democracy"

Il y a des quantités de choses que je ne peux pas raconter ici. Parce que nous avons découvert une dictature à la place d'une très officielle démocratie, et que tout n'est pas racontable: cela impliquerait des gens que je n'ai pas à citer. Restent alors quelques anecdotes, qui, incomplètes, ne feraient pas sens.
Je pense particulièrement à une nuit, dans un taxi incapable de trouver mon hôtel: hormis l'adresse (qui ne lui servait donc à rien), j'étais incapable de l'aider. Mais en réfléchissant, je trouvai un point de repère qui me sembla parfait pour nous orienter: l'hôtel était au bord de l'eau, et de l'autre côté de la rivière se trouvait la maison de la fille du Président. Heureux d'une telle information, je la donne de suite, nous croyant sauvés. Mais la personne en charge de traduire au chauffeur a préféré ne pas lui dire. Pourquoi, je l'ignore encore. Je crois seulement que je n'avais pas à avoir ce genre d'info, personne n'avait à le savoir, et nous devions donc éviter tout sujet qui, de prêt ou de loin, touchait au pouvoir. Alors le taxi a continué à tourner dans la nuit.
Une personne laissa échapper devant nous, pour nous expliquer la complexité de la situation: "Forget democracy". Cette personne l'a dit une seule fois, comme on laisse échapper un juron dangereux. Puis s'est ressaisie.
J'ai encore un peu du mal a atterrir. Hier soir, j'étais invité dans un événement terriblement chic et parisien, une de ces choses où (et cette fois-ci c'est vrai) le tout Paris rêve d'être invité. J'y suis allé seul, et cette fois-ci, aucune crise d'angoisse comme d'habitude. J'étais calme, un peu réservé, mais relativement à l'aise. Parce que dans ma tête, je n'étais pas encore revenu. Parce que, pour le coup, j'étais propulsé d'une planète chaotique et angoissante à une bulle parfaite et élégante.
Cet effet de contraste est un peu plus complexe qu'une simple confrontation pauvres/riches, comme si je revenais d'un pays très pauvre pour, dès mon retour, me confronter à la richesse de mon pays. Non, ce n'est pas ça. Car le pays dont je reviens est un pays riche. Très riche. Et même si la population ne profite pas toujours de ces richesses, le pays a trouvé une sorte de tout relatif équilibre.
Alors quoi? Alors c'est la présence de Dias, mon faux ex-agent du KGB toujours collé à mes basques, et qui me chantait "Et si tu n'existais pas..." sur une avenue déserte, ce sont les photos du boucher-tueur-propriétaire de l'hôtel prenant la pose dans la neige et le sang, ce sont les beuveries à la vodka, le regard perdu de Kairat le dernier jour, c'est "Les parapluies de Cherbourg" diffusés sur l'esplanade à la démesure toute soviétique, c'est aussi ce guide qui évoqua Las Vegas comme modèle ultime de cette ville. Et autant de choses absurdes et incompréhensibles, ce silence de plomb, ces conversations légères car on ne peut parler de rien d'autre, c'est aussi cet homme à la barbe grise qui s'est levé de sa chaise pour chanter lors du premier repas:
jeudi 10 juillet 2008
6. "I love you"

Quand j'entre dans la salle du petit déjeuner, elle est déserte. J'avais l'habitude d'y retrouver mes compagnons d'aventure américains, japonais ou autrichiens. Mais ce matin, personne. Je suis seul dans cette grande salle tendue de fourrures et de trophées de chasse. On me sert un bol d'une mixture étrange, on m'improvise un petit déjeuner avec quelques restes, mon Dieu que tout cela est triste. Kairat arrive, nous nous sourions de loin, comme d'habitude. Puis je demande si je peux avoir du café, et un serveur me répond quelque chose que je ne comprends pas. Kairat s'approche, et réussi à comprendre ma question. Il se tourne vers le serveur, lui demande, et me traduit qu'il n'y a plus de café. Seulement du thé. Alors ce sera du thé...
Je mange un morceau de pain un peu sec, le moral est assez bas. Et je vois Kairat entrer de nouveau dans la salle, tout fier, avec une tasse de café qu'il a pu obtenir en cuisine. Il ne se doute pas combien ce genre de petit geste me fait du bien.
Je ressors et traine un peu à l'extérieur. J'ai presque les larmes aux yeux tant tout de moi se relâche, et tant je suis exténué. Tout est calme, l'hôtel est vide, les maisons fermées. Là, j'entame la conversation avec un artiste Russe, resté ici comme moi. Pendant plus d'une heure, il me parlera en Russe, s'accompagnant de petits dessins, et nous nous comprenons. C'est encore un de ces moments incroyables. Puis je retourne vers ma maison. Les deux autres chambres sont vides, et dans le salon commun, les bagages autrichiens, laissés en évidence comme convenu. Je vais vers ma chambre et commence à ranger. Je me demande comment je pourrai passer la douane avec cette liasse de dollars. Je range les petits cadeaux, remet de l'ordre dans mes affaires. Dans ce silence inhabituel, j'entends quelqu'un entrer dans la maison.
C'est Kairat qui vient chercher les bagages laissés. J'en profite pour lui dire au revoir, la conversation est limitée car il ne parle pas vraiment anglais. Je tente de le remercier de nous avoir permis de sortir du programme officiel, je le remercie aussi pour le café, pour l'accueil ici, mais je ne peux rien lui dire de ce que je voudrais, de ce qui me touche tant de ce petit gay qui semble si perdu ici. Je lui serre la main, et, comme cela se fait ici, nous nous donnons l'accolade de l'autre main. Soudain, il lâche ma main et se blottit dans mes bras, comme un enfant, me serrant de toutes ses forces. Il est presque en pleurs.
"- It was a very good week! I love you! Thank you!"
Puis il me lâche, et sans un regard, se saisit des bagages et quitte la pièce aussitôt. Je ne le reverrai plus du tout.
Je reste là, au milieu du salon, et tente d'accuser le coup.
Une heure plus tard, je suis à l'aéroport.

Dans la salle d'embarquement, une télé diffuse des reportages sur les festivités de la semaine. On voit le président toutes les 2 minutes, marchant glorieusement au milieu de groupes folkloriques, serrant des mains sous les applaudissements, faisant des discours à la foule.
Je veux retrouver Poulé, Raoul, ma vie à moi, et ma chambre sans plafond. Je veux rentrer à la maison maintenant. Il est grand temps.
5. One steppe further.

Imbibé d'alcool, stressé comme jamais, dépassé par les événements, et après avoir finalement laissé partir la pression lors de cette soirée mémorable, je m'endors dans mon lit entouré de voilages violets retenus par d'énormes fleurs pailletées. Les murs de rondins de bois sont agréables, et le silence, ici, est total. Je dors comme rarement j'ai dormi. Une petite sonnerie que je connais bien me réveille: je viens de recevoir un message. A défaut de pouvoir dissiper les vapeurs de vodka, j'écarte les tentures et lis ce message irréel. A Paris, dans notre chambre qui me semble à des années lumières, il n'y a plus de plafond. Je m'endors aussitôt, seule façon d'échapper à cette sensation déroutante: ma vie est un cauchemar auquel je ne comprends plus rien. L'absurdité des jours passés m'a rendu un peu idiot de fatigue. Mais quelques mois de sommeils plus tard, Poulé m'appelle, il doit être une heure du matin à Paris, je m'inquiète, qu'est-il arrivé de grave? Il m'explique qu'une inondation a rempli l'isolant au dessus de nos têtes, et que le faux plafond de la chambre n'a pas pu tenir. En pleine nuit, il est au milieu des gravas, et a juste besoin de soutien psychologique. Il ne se doute pas du centième de ce que je suis en train de vivre, et, dans un état second, je tente de trouver des paroles rassurantes. Mais cette histoire de plafond me semble tellement rien, tellement anecdotique, et finalement tellement rassurante pour moi (j'ai une chambre sans plafond, un chat et un mari à Paris, et tous les trois ont besoin de moi, cela me rassure, oui) que je ne mesure pas trop l'ampleur du bazar. Je m'endors de nouveau.
Au matin, je repense à cette conversation, et une fois de plus, je pense avoir rêvé. Mais non, le message est toujours sur mon téléphone.
Nous profiterons de la matinée pour trouver une boutique de souvenirs afin de ramener une preuve de cette semaine (car nous savons que personne ne nous croira) puis déjeunons en ville.

A 15h00, de retour à l'hôtel, nous prenons nos toiles sous le bras, et hop "Go to the bus!". Nous ignorons dans quelle bâtiment officiel l'accrochage aura lieu. Enfin tout semble un peu plus normal. C'est d'une humeur plus sereine que nous nous laissons porter par notre car. Nous passons des barrages de police, et voilà que nous approchons du Palais présidentiel. Serait-ce donc là que nous exposerons?
Naïf...
Des coffres du car sortent des dizaines de chevalets en bois, et, de nouveau, les parasols avec les palmiers, les chaises en plastique, et l'on nous fait signe de nous installer là, au pied du Palais, en plein air. "Just pretend!". Une fois de plus, ils veulent que nous nous mettions en scène. D'un commun accord, nous nous contentons de poser les toiles sur les chevalets et nous nous asseyons, bras croisés.

Une heure, deux heures, trois heures... Nous avons pris l'habitude d'attendre. Normalement, le Président devrait passer par là et venir saluer les "International artists". Il est 18h00, toujours rien. Puis 19h00. Rien ne se passe.
Nous apprenons alors que le Président devrait passer avant le grand concert donné à 22h00. Le programme est clair: vous attendez jusqu'à 22h00, puis vous allez mettre votre matériel dans le bus et vous revenez voir le concert jusqu'à 2h00 du matin. Une fois de plus, je suis le premier à prendre la parole. Je veux bien attendre jusqu'à 22h00 ici, mais il est hors de question d'aller ensuite à ce concert. Les autres restent silencieux. Elle insiste. Je ne lâche pas. Elle cède. Les autres s'engouffrent dans la brèche que le Français râleur leur a ouverte, une fois de plus.
Les heures sont longues, nous commençons à avoir froid, et le vent se lève. La nuit tombe et les chevalets s'envolent, et, de nouveau, nous commençons à craquer. L'anglaise fabrique un grand paravent avec des parasols, et, sous l'œil sérieux de la police, nous montons un campement nomade au pied du Palais. La fatigue est immense, et nous sommes tous sur nos dernières batteries. Nous n'avons rien mangé depuis le matin.
L'artiste autrichienne nous fait part d'un message qu'elle vient de recevoir de son mari, en réponse à ce qu'elle lui racontait du séjour. "Why did you stay, then?". Nous nous regardons tous. Pourquoi sommes nous restés? Nous ne savons même pas. Personne n'a seulement songé à partir en voyant la tournure que prenaient les choses. Nous avons été manipulés, on nous a dit "Go to the bus!" et nous sommes montés dans le bus. Voilà. Nous nous regardons, nous sourions, et nous nous disons que cela sera très difficile à faire admettre à quelqu'un qui n'a pas vécu ça.
Je suis interviewé par une journaliste locale, je suis incapable de dire ce qu'elle attend, alors je fais des réponses sans queue ni tête. Elle me pose une question sur l'élégance des femmes ici, et je comprends que c'est parce que je suis de Paris, alors évidemment, je dois avoir un avis sur la question. Je pense alors très fort au garçon immense et parle de la beauté et de l'élégance naturelle. Ensuite, elle me demande si j'ai un message, une déclaration à faire aux habitants de ce pays. Je la regarde et lui réponds que leur pays a désormais une histoire toute neuve à écrire et que quand on doit commencer une histoire, il faut l'écrire avec envie et surtout... "Be very careful with the story you are about to write". Elle me regarde, interloquée, mais je me comprends.

A 22h00, nous démontons notre campement et montons dans le bus. Evidemment, le Président n'est pas passé. Ni même le maire. A travers les vitres salles, j'aperçois cet horrible Palais qui, finalement, dans la nuit, prend une certaine allure. Nous rentrons à l'hôtel, plus fatigués que jamais. Nous commençons alors à nous dire au revoir, la plupart des participants partira dans la nuit. Les avions du lundi sont à 2h00 du matin, 4h00, c'est selon. Je fais partie des très rares qui partiront lundi après-midi.
Le garçon autrichien, avant de se coucher, m'explique qu'il va rester encore quelques jours à visiter le pays, et reviendra ici récupérer sa valise complète avant de partir définitivement. Que le personnel de l'hôtel est au courant, et qu'ils passeront demain matin pour mettre sa valise de côté en attendant son retour. Si jamais ce n'était pas le cas, il me demande de le rappeler au personnel.
Les petites maisons qui forment l'hôtel s'éteignent une à une. La nuit se fait totale sur la steppe. J'ai un verre de cognac local à la main, une cigarette dans l'autre. Assis sur le perron, j'observe autour de moi la nuit qui se forme et la fin soudaine de l'histoire. Je suis fatigué, vraiment. Je dois désormais être le seul à veiller, et, évidemment, un petit coup de blues vient frapper à la porte. Tout cela est fini. Voilà. Tous ces gens avec qui j'ai tant ri vont s'envoler aux quatre coins du monde, et that's all folks. Je n'ai pas très envie de me coucher malgré l'épuisement. J'aimerais encore jouer au Poker, comme on m'a appris ici, en pariant des graines de tournesol. J'aimerais encore porter un toast en levant mon verre de vodka. J'aimerais bien encore danser un peu, finalement. J'ai juste les larmes qui montent aux yeux, je suis totalement exténué. Je ne sais même pas si j'ai envie de rentrer me coucher, de partir d'ici, je suis sonné.
Le lendemain matin, je ne bougerai pas de l'hôtel. Je préparerai mes affaires tranquillement, et vers treize heures, prendrai l'autre petit bus pour aller à l'aéroport. Pour l'instant, je ferme la porte derrière moi et disparais sous les draps.
Voilà. J'ignore qu'une surprise m'attend encore le lendemain matin...
4. Tombe la neige

Chaque jour de la semaine qui va s'écouler va amplifier l'impression si désagréable de n'être que des singes savants payés en dollars pour convaincre le peuple que tous les artistes du monde veulent rendre hommage à cette ville née du désir mégalo d'un homme.
Et chaque jour, nous tenterons difficilement de prendre nos distances. Nous sommes tous trimballés d'une inauguration à une autre, les bâtiments se suivent, sortent de hall d'exposition, musées à la gloire de ou centre culturel à la gloire de. Du marbre, du marbre, et encore du marbre. Nous sommes tous épuisés, dépassés, et les rangs se resserrent. Les fous-rires nous permettent de rester en vie. Moi-même, la fatigue aidant, je commence à effectuer quelques dérapages culturels. Au centre d'une grande salle d'expo, j'avise une caméra face à moi. Et avec mon plus grand sourire, au milieu d'œuvres contemporaines, je commence à expliquer en français, le plus sérieusement du monde, la recette de la quiche lorraine.
De retour sur l'esplanade où le vent souffle, on nous ordonne de nouveau de peindre. Je m'approche de la porte du local où est entreposé le matériel, et croise des artistes du pays, soumis, qui partent installer leur matériel. Là, je n'en peux plus, et ce cirque commence à me porter sur les nerfs. Je me dirige vers une des accompagnatrices qui donne les ordres, hausse le ton, et dis très sèchement que tout cela est ridicule. Dans la seconde qui suit, tout le monde obtempère, m'obéit sans discuter, je n'en reviens pas. Tous les artistes font demi-tour et viennent travailler à l'intérieur. Je comprendrai plus tard, car on me l'expliquera, que cette culture ex-soviétique a toujours formé les gens à obéir sans discuter. Que personne, jamais, n'oserait élever la voix pour seulement remettre en question un ordre. Et quand j'ai soudainement pris la liberté, moi, de hausser le ton, mes interlocuteurs, instinctivement, en on déduit que si je le faisais, c'est que j'étais très officiellement autorisé à leur donner des ordres. Ainsi était leur mode de pensée. Je fut un peu dépassé par une telle soumission, mais je sauvais une journée de travail, permettant à chacun de s'installer à l'abri du local pour travailler.

Entre artistes étrangers, nous nous rassurons mutuellement, et nous réussissons à faire un peu connaissance avec des personnes hors de la machine. Entre autres, un des serveurs du restaurant de l'hôtel avec qui nous étions allés pique-niquer. Il s'appelle Kairat, il est tout joli, il doit avoir 20 ans, et nous représentons pour lui une bouffée d'oxygène. Nous arrivons de tous les pays du monde, nous semblons libres, et il est heureux de nous voir l'adopter ainsi dans notre groupe. Les jours passent, et je remarque que finalement, ce garçon est assez efféminé. Je suis touché par ce personnage décalé, petit gay aux chemises cintrées perdu au milieu des steppes. Mais tout le monde, de force, garde ses distances, et lors du pique nique, les conversations restent assez lisses. La situation est si délicate, nous sommes des "invités internationaux" et lui un serveur de l'hôtel, nous passons nos journées à être trimballés, et de toutes manières, la conversation est rendue presque impossible par la barrière de la langue.
Quant à mon garde du corps, Dias, il me parlera de la chanson française qu'il aime temps. Et commence à me fredonner "Tombe la neige..." avec un fort accent. Ensuite, il enchaînera avec "Et si tu n'existais pas...". Il connait les paroles par cœur, c'est absolument irréel.

Vendredi matin, je tente de retrouver Kairat dans l'hôtel. Je veux prendre quelques photos de lui. Je réussi à me faire comprendre, et il semble en être très heureux et très fier.
Puis notre bus nous amène à une exposition très officielle, durant laquelle le président devra venir nous saluer. Enfin il viendra pour que nous puissions le saluer, plutôt. En arrivant devant le bâtiment encerclé par la sécurité, nous découvrons une dizaine d'hommes qui frottent les pavés du trottoir avec des brosses. Le car est garé devant le perron, et on nous explique la chose suivante: nous avons le choix. Et avant même de savoir de quoi il retourne, nous sommes étonnés, on va nous laisser un choix. Soit nous entrons dans le bâtiment et attendons quelques heures l'éventuelle visite officielle, soit nous restons à l'extérieur avec notre matériel (qu'aucun n'a apporté par ailleurs) à faire semblant de peindre "Just pretend!". Le temps de comprendre, le bus s'éloigne, nous laissant découvrir de l'autre côté de la rue un trentaine de peintres avec leurs chevalets, en plein soleil dans ce quartier désert, et faisant semblant de peindre. La situation est ubuesque, et l'artiste anglaise s'étouffe dans un rire nerveux. Nous sommes tous très habillés, les filles sont en robe, je porte ce costume Lacroix qui fait sensation ("so french"), et nous décidons donc d'aller attendre à l'intérieur.
Dans le hall de marbre, les femmes de ménage s'activent et astiquent les moindres détails. La plupart portent des chaussons de chirurgien afin de ne pas faire de trace. Nous traversons le hall en nous dirigeant vers l'escalier principal. Dès la première marche, j'entends un bruit de verre cassé à mes pieds. Mes lunettes de soleil seraient-elles tombées? Je constate que le fer sous ma semelle a buté sur la tranche de la première marche, et que d'un coup sec, j'ai très largement cassé la marche de marbre. Nous nous regardons, et, discrètement, continuons notre ascension. Nous attendrons deux heures. Puis l'organisatrice nous explique qu'elle ne nous retient pas, que le président passera peut-être vers 13h00, mais qu'elle ne veut pas nous forcer à rester. Certains s'éclipsent, et l'Indien Apache qui portait pour l'occasion son costume traditionnel et moi-même promettons d'être de retour pour 13h00. Nous devinons que notre interlocutrice est elle-même épuisée, déçue, et qu'elle ne fait qu'obéir aux ordres depuis le début.
Et me voilà ainsi, en pingouin très "Mode de Paris", avec mon Apache, à arpenter les rues désertes. Image surréaliste...
Quand nous reviendrons, nous attendrons encore, jusqu'à ce qu'un signal soit donné: "il est reparti". Le Président était dans le coin, mais n'est pas passé par notre salle. Nous repartons donc.

Samedi soir, une fête de fin de séjour est donnée. Une centaine de personnes est là, et je me retrouve à faire la tournée des tables et à devoir lever mon verre à chaque fois. Je fais connaissance, enfin, vraiment, avec quelques artistes du pays, nous rions et nous racontons plein d'histoires dans toutes les langues. Finalement, nous réussissons toujours à nous comprendre. Je suis invité à danser par une femme qui mesure 1,40m de haut... et de large. Elle dépasse à peine de derrière le dossier de mon fauteuil. Je me lève, elle me sourit de toutes ses dents en or, et passera les 5 minutes de cette longue chanson à me pousser à coups de poitrine dans le ventre. Je dois reculer à chaque fois, c'est une véritable attaque en règle, elle se colle et se frotte à moi, et la salle assiste au spectacle en riant aux éclats. C'est aussi ce soir là que la jeune anglaise sera portée par un Kazakh comme un sac de grain parce-qu'elle refusait de danser avec lui. Pour ce genre d'image là, je ne regrette pas une seule seconde d'être venu jusqu'ici pour vivre cette semaine infernale.
Quelques 20 vodkas plus tard, "Go to the bus".
Tard dans la nuit, dans le bus, nous sommes tous totalement épuisés, saoulés, déconnectés de la réalité. Nous avons passé la nuit à danser sur une variété d'un autre âge, à rire et partager des moments incroyables sans avoir plus de trois mots de vocabulaire commun. L'alcool devait y être pour quelque chose, probablement. Mais c'est aussi ce soir là que toute la pression a été relâchée, et que finalement, nous avons trouvé un sens à ce voyage.
Pour la première fois, nous croyons connaître le programme du lendemain. Dimanche, nous aurons du temps de libre, et l'après-midi, une dernière fois, "Go to the bus!", nous nous rendrons dans un endroit encore inconnu de nous pour l'inauguration de l'exposition de tous nos travaux. Et pour le coup, présentations très officielles annoncées. En fin de journée, nous rentrerons et chacun commencera à faire ses valises. C'est ainsi que s'annonce notre dernière journée à Boudumonde. Une journée enfin normale.
Enfin ça, c'est ce que nous croyions. La vérité fut très différente...